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RedeVeröffentlicht am 11. Mai 2026

Die Erinnerung bewahren, um zu lernen und die Rückkehr des Schlimmsten zu verhindern (fr)

Genf, 11.05.2026 — Rede von Bundesrat Ignazio Cassis, Vorsteher des Eidgenössischen Departements für auswärtige Angelegenheiten (EDA), zum Einsatz der Schweiz gegen Antisemitismus. CICAD-Dinner-Konferenz, Hotel Intercontinental in Genf. Es gilt das gesprochene Wort

Messieurs le Président et le Secrétaire général de la CICAD,

Mesdames et Messieurs en vos titres et fonctions,

Chers invités,

Je tiens d’abord à remercier la CICAD pour cette invitation.

En cette période de tensions, votre engagement sur le terrain et votre volonté de préserver le dialogue jouent un rôle essentiel pour notre cohésion démocratique.

Merci à vous toutes et tous !

1.           Une époque de confusion

Mesdames et Messieurs,

Nous vivons une époque profondément paradoxale.

Jamais les êtres humains n’ont eu un accès aussi vaste à l’information — et pourtant la confusion semble souvent progresser plus vite que la connaissance.

Une époque où chacun peut s’exprimer — mais où l’espace du dialogue semble se rétrécir.

Nous pensions que davantage d’information conduirait naturellement à davantage de raison.

Or nous découvrons l’inverse :
des sociétés saturées d’informations peuvent aussi devenir plus émotionnelles, plus polarisées et plus manipulables.

La confusion est devenue une arme politique.

Et dans ce climat de fragmentation, de colère et de perte de repères, les logiques de désignation retrouvent une force inquiétante.

L’histoire nous enseigne une chose simple :
lorsqu’une société recommence à chercher des coupables simples à des réalités complexes, les Juifs figurent souvent parmi les premiers visés.

C’est précisément pour cette raison que votre invitation ce soir dépasse largement la seule question de la mémoire.

Elle touche à l’état de nos démocraties elles-mêmes.

2.           Le retour de la haine

Mesdames et Messieurs,

Comme Primo Levi, je crois profondément au pouvoir de la mémoire.

Mais la mémoire, à elle seule, ne suffit pas.

Car la mémoire n’a de sens que si elle transforme notre regard sur le présent.

Plus de huitante ans après la Shoah, les derniers survivants disparaissent peu à peu.

Et pourtant, au moment même où les témoins s’effacent, l’antisémitisme réapparaît avec une brutalité inquiétante.

Partout dans le monde,

  • des synagogues sont attaquées.
  • des étudiants juifs sont intimidés.
  • des enfants cachent leur identité.
  • d’anciennes théories complotistes reviennent sous des formes nouvelles.

Et les réseaux sociaux amplifient tout :

  • les peurs,
  • les colères,
  • les humiliations,
  • les simplifications.

La Suisse n’est malheureusement pas épargnée.

Les rapports récents de la CICAD montrent une augmentation préoccupante des actes antisémites en Suisse romande, et on peut dire la même chose pour toute la Suisse.

Mais au fond, le problème dépasse les chiffres.

Car l’antisémitisme ne menace jamais seulement les juifs.
Il révèle souvent une société qui commence à douter de ses propres fondements :

  • la raison,
  • la nuance,
  • la responsabilité individuelle,
  • et finalement la démocratie libérale elle-même.

La haine ne surgit presque jamais soudainement.

Elle commence par des mots.
Par la stigmatisation.
Par l’habitude progressive de l’agressivité.

Et par l’idée que certains citoyens deviennent symboliquement responsables de frustrations collectives.

Une fois cette dynamique installée, elle tend à s’étendre bien au-delà de la communauté juive.

  • Le débat public se radicalise.
  • La cohésion sociale s’érode.
  • La confiance disparaît.

C’est ainsi que les démocraties se fragilisent.

3.           La démocratie face à la peur

Mesdames et Messieurs,
Chers invités

Dans une démocratie, la critique politique est légitime.
Elle est même nécessaire.

Mais aucune cause politique,
aucune indignation,
aucun conflit international
ne justifie que des citoyens juifs deviennent les réceptacles de colères importées d’ailleurs.

Aucune cause ne justifie l’intimidation.
Aucune cause ne justifie la haine.

La Suisse porte à cet égard une responsabilité particulière.

Notre pays repose sur une idée exigeante :
faire coexister des différences profondes — linguistiques, religieuses, culturelles et politiques — dans un même espace démocratique.

Cette diversité n’est pas une faiblesse.
Elle est l’une de nos richesses.

Mais elle exige quelque chose de précieux et de fragile :
la confiance.

Et la confiance ne survit pas longtemps lorsque la peur et l’humiliation s’installent dans l’espace public.

C’est pourquoi la lutte contre l’antisémitisme est aujourd’hui bien davantage qu’une politique de mémoire.

Elle est devenue une question de résilience démocratique.

4.           La mémoire comme responsabilité

Mesdames et Messieurs,

Comme présidente en exercice de l’Organisation pour la Sécurité en Europe (OSCE) cette année, la Suisse a voulu faire de l’antisémitisme une priorité.

La conférence organisée à Saint-Gall en février dernier a rappelé une réalité essentielle : les préjugés se combattent tôt — avant qu’ils ne deviennent des violences.

  • Par l’éducation.
  • Par le dialogue.
  • Par la responsabilité politique.

Mais aussi par la capacité des démocraties à préserver un espace de vérité et de discernement dans un environnement saturé d’émotions et de manipulations.

Sur le plan national également, le Conseil fédéral a adopté première stratégie contre le racisme et l’antisémitisme, articulée autour de la prévention, de la protection et du soutien aux communautés concernées.

Mais soyons lucides :
aucune stratégie étatique ne suffira à elle seule.

Car au fond, la question n’est plus seulement :
« Comment préserver la mémoire ? »

La question devient :
« Comment préserver une société encore capable de comprendre ce que cette mémoire voulait nous apprendre ? »

Voilà le défi de notre époque.

5.           Protéger la civilisation démocratique

Mesdames et Messieurs,

Les démocraties ne disparaissent généralement pas d’un seul coup.

Elles se fragilisent progressivement :

  • lorsque la confusion remplace la vérité,
  • lorsque l’émotion remplace le discernement,
  • et lorsque la brutalité finit par devenir normale.

C’est précisément pour cela que la lutte contre l’antisémitisme concerne toute la société.

Parce qu’au fond,
il ne s’agit pas seulement de protéger une minorité.

Il s’agit de protéger notre manière de vivre ensemble démocratiquement.

C’est aussi le sens de l’engagement de la Suisse au sein de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA).

Préserver la mémoire ne consiste pas uniquement à commémorer le passé.

Préserver la mémoire, c’est défendre dans le présent les conditions morales, intellectuelles et démocratiques qui empêchent le retour de ce que l’Europe a connu de pire.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

  • La démocratie,
  • la confiance,
  • la coexistence pacifique
  • et la dignité humaine

ne survivent jamais par inertie.

Elles existent seulement tant que des femmes et des hommes choisissent, chaque jour, de les faire vivre.

Et peut-être qu’au fond, la mémoire nous rappelle une chose essentielle :

une société commence à se fragiliser lorsque certains de ses citoyens recommencent à vivre dans la peur.

Je vous remercie.