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DiscorsoPubblicato il 2 novembre 2026

La Suisse n'a pas vocation à subir le monde, mais à y prendre sa place

Ginevra, 02.11.2026 — Allocution de M. Guy Parmelin, président de la Confédération, Chef du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) à l’occasion du 20e anniversaire de Suissenégoce

Seul fait foi le texte effectivement prononcé

Madame la Présidente du Conseil d’Etat,
Madame la Conseillère d’Etat,
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les responsables et membres de Suissenégoce,

Chers invités en vos titres et fonctions,

Twenty years ago, we were convinced that trade would make borders recede. Today, the major powers are using those very same borders to hinder trade. And, at times, they turn trade itself into a tool to serve their rivalries. This reversal speaks volumes about our times and the world that is taking shape. It also highlights Switzerland’s special responsibility in this regard, as well as that of Geneva and, ultimately, that of all the companies represented here tonight.

The 20th anniversary of Suissenégoce thus takes on special significance, and I thank you most sincerely for inviting me to join you on this occasion. Twenty years is the age when we can already look back with pride on the progress we have made. But above all, it is a milestone that allows us to gauge what the future will demand of us.

For us in Switzerland, one question now looms large: How can a small, deeply outward-looking country preserve its freedom of action in a world that is closing in on itself? For thirty years, we believed that the opening of markets would almost naturally lead to progress in international relations. More trade, therefore more interdependence; more interdependence, therefore fewer conflicts. The equation was appealing, but it failed to account for one essential factor: the will to power.

La guerre en Ukraine nous rappelle que la paix n’est jamais garantie en Europe. Le Moyen-Orient montre combien une crise régionale peut perturber les routes de l'énergie. Autour de Taïwan, les tensions menacent des chaînes industrielles dont dépend presque toute la planète, tandis que les droits de douane, les sanctions, les restrictions technologiques sont désormais au service des rapports de force internationaux.

Ce constat dépasse la seule succession des crises. Nous assistons en effet à une transformation plus profonde : le commerce mondial, longtemps protégé par des règles multilatérales, devient lui-même un terrain de confrontation.

L'Europe, qui a bâti sa prospérité sur l'ouverture, doit désormais se préoccuper davantage de sa propre sécurité, de ses matières premières, de ses technologies et de ses chaînes d’approvisionnement, autant de domaines où s’exercent aujourd’hui des dépendances hautement volatiles.

La Suisse ne saurait se croire épargnée. Les mesures douanières américaines l’ont prouvé : nos produits ont beau être de qualité, nos engagements fiables et nos institutions solides, cela ne nous met pas pour autant à l'abri des tempêtes.

Alors, que faire ? Fermer nos portes ?

Ce serait nous asphyxier nous-mêmes.

Nous en remettre à un seul partenaire ? Ce serait compromettre notre liberté de manœuvre.

Notre réponse doit être bien plus entreprenante. Nous devons continuer de diversifier nos débouchés, consolider intelligemment nos relations avec nos voisins européens, rechercher de nouveaux partenariats et défendre des règles communes, même lorsqu'elles sont mises à l'épreuve.

La souveraineté moderne ne consiste pas à tout produire soi-même, mais à éviter – afin de se ménager une porte de sortie – d’être en situation de dépendance. C’est là tout le sens de mes récents voyages à l’étranger.

Ces dernières semaines, en effet, la diplomatie économique suisse s'est résolument tournée vers l'Asie, avec une ambition claire : ouvrir de nouveaux marchés à nos entreprises, diversifier nos partenariats et renforcer notre prospérité.

En Inde, au début du mois dernier, ma visite a permis de donner une nouvelle impulsion à l'accord commercial entré en vigueur un an plus tôt, avec, à la clef, de nouvelles perspectives d'investissement, la volonté de renforcer notre coopération scientifique ainsi que deux accords, l’un sur la migration, l’autre sur les échanges de jeunes professionnels.

En Thaïlande, quelques jours plus tard, il s’est agi de préparer l'entrée en vigueur d'un autre accord commercial et d’explorer de nouvelles possibilités de collaboration, notamment dans l'industrie, les technologies numériques et les infrastructures durables. Au Vietnam, ensuite, la signature d'un accord de libre-échange avec nos partenaires de l’AELE a marqué une étape décisive : celle d'un accès progressivement facilité à un marché dynamique d'Asie du Sud-Est et de nouvelles perspectives pour nos exportateurs et nos investisseurs.

Enfin, en Chine, d’où je suis revenu pas plus tard qu’hier matin, la signature de notre accord de libre-échange modernisé, doit permettre, une fois celui-ci entré en vigueur, à près de 100 % de nos exportations actuelles vers ce pays de bénéficier d'une exemption de droits de douane !

Quatre destinations, quatre démarches complémentaires, mais une même conviction : dans un monde où les échanges se fragmentent et où les réflexes protectionnistes progressent, la Suisse doit s’évertuer à construire des ponts, à ouvrir des portes et à augmenter le champ de vision de son économie.

En lui permettant d’accéder à un marché de quelque 270 millions de consommateurs, c’est précisément ce que vise l’accord de libre-échange signé avec les pays du Mercosur et approuvé par le Parlement lors de la session d’automne. Il en va de même pour l’accord de libre-échange signé avec la Malaisie, un pays de premier plan pour l’industrie d’exportation suisse, mais suspendu pour l’heure à une votation populaire.

C'est dans ce contexte que Genève joue sa carte maîtresse. Plus de quarante organisations internationales et les missions de quelque cent quatre-vingts États y côtoient une place économique d'envergure mondiale. Cette proximité ne crée pas spontanément de synergies. Elle jouit pourtant d’un avantage énorme : celui de pouvoir réconcilier, au même endroit, les préoccupations des gouvernements et celles des entreprises.

Rares sont les villes où se côtoient aussi étroitement la diplomatie internationale, la finance et les compétences du négoce.

Genève n'est pas seulement un lieu où les traités se discutent. C'est aussi un lieu où les risques se mesurent, où les financements s’élaborent et où les approvisionnements s’organisent.

Selon l'Office fédéral de la statistique, le négoce de matières premières a généré, en 2024, plus de 19 milliards de francs de valeur ajoutée en Suisse. Près de 60 % de cette valeur ajoutée était concentrée dans le seul canton de Genève. Et ce chiffre ne comprend pas les activités connexes : banques, assurances, transport, inspection, droit, logistique. Toutes ces compétences se renforcent, en fait, mutuellement. C'est leur complémentarité qui fait véritablement la singularité genevoise.

Dans un monde paisible, ces savoir-faire soutiennent la prospérité. Dans un monde instable, ils contribuent encore à assurer la continuité économique.

Mais cet atout n'est pas définitivement acquis. Singapour, Dubaï, Londres et d'autres places rivalisent pour attirer les entreprises, les capitaux et les talents. La réputation suisse ne suffira pas à nous protéger d'une concurrence qui s'intensifie. Pour Genève, cela suppose des conditions-cadres compétitives, une fiscalité avantageuse, la sécurité juridique, des compétences disponibles et un accès aussi ouvert que possible aux marchés.

Mais il serait trop facile de s'arrêter là. En effet, le négoce intervient souvent dans des régions où les institutions sont fragiles, où les sanctions se multiplient, où les risques environnementaux sont réels et les droits humains menacés. Par conséquent, la confiance que nous revendiquons nous oblige.

Nous devons reconnaître ici un champ de tension réel : si nous imposons des exigences sans tenir compte de la concurrence internationale, certaines activités partiront vers d’autres horizons, sans garantie que les pratiques s'améliorent.

En revanche, si nous fermons les yeux au nom de la compétitivité, nous compromettrons précisément ce qui attire les entreprises chez nous : la crédibilité de notre place économique.

Il ne s'agit donc ni de multiplier les prescriptions pour nous donner bonne conscience, ni de relâcher notre vigilance pour gagner des parts de marché. L’équilibre réside dans la fixation de règles claires, applicables, cohérentes avec nos engagements internationaux, dans le respect des sanctions, dans l’exercice d’un devoir de diligence sérieux et dans la garantie d’un environnement aussi prévisible que possible pour les acteurs concernés.

Aussi, s’il y a une seule règle que je me permettrai d’inviter mon successeur à méditer, c’est cette formule célèbre de Warren Buffett : « It takes twenty years to build a reputation and five minutes to ruin it. »

Ce soir, je ne vous offrirai ni un optimisme aveugle, ni un pessimisme de confort.  Je partagerai simplement une conviction.

La Suisse a déjà connu bien des bouleversements. Elle a néanmoins continué d’avancer parce qu'elle a toujours su regarder les réalités en face et transformer ses contraintes en occasions d'agir.

Les vingt prochaines années exigeront la même lucidité, probablement davantage de courage encore, et surtout de l’audace pour se rappeler que le seul dispositif qui permette à l’économie d’aller de l’avant, c’est l’accélérateur, pas le frein.

Je suis heureux que la Suisse reste capable de construire des ponts au milieu d’un monde où se dressent un peu partout des barrières. A Genève, ces ponts s’appuient sur la qualité du dialogue, la fluidité des échanges, la solidité des financements et la fiabilité des engagements. Je souhaite à Suissenégoce de cultiver et de faire rayonner ces atouts comme elle l’a fait fidèlement depuis 2006.

Merci de m’avoir écouté, bon anniversaire et bonne soirée à toutes et à tous.

Il y a vingt ans, nous étions convaincus que le commerce ferait reculer les frontières.

Aujourd'hui, les grandes puissances utilisent ces mêmes frontières pour entraver le commerce. Et, parfois, elles font du commerce lui-même un outil au service de leurs rivalités.

Ce renversement en dit long sur notre époque et sur le monde qui se dessine. Il éclaire également la responsabilité particulière de la Suisse à cet égard, celle de Genève aussi, et celle au fond de toutes les entreprises représentées ici ce soir.

Le 20e anniversaire de Suissenégoce prend ainsi une signification particulière, et je vous remercie très sincèrement d’avoir tenu à m’y associer.

Vingt ans, c'est l'âge où l'on peut déjà regarder avec fierté un bout du chemin parcouru. Mais c’est avant tout une étape qui nous permet de mesurer ce que l’avenir exigera de nous.

Car pour nous, en Suisse, une question s’impose désormais avec force : comment un petit pays, profondément tourné vers l'extérieur, peut-il préserver sa liberté d'action dans un monde qui se referme ?

Pendant trente ans, nous avons cru que l'ouverture des marchés entraînerait presque naturellement un progrès des relations internationales. Plus d'échanges, donc plus d'interdépendance ; plus d'interdépendance, donc moins de conflits. L'équation était séduisante, mais elle n’intégrait pas une donnée essentielle : la volonté de puissance.